Histoire Biographie : « Viens sur mon cœur, âme cruelle et sourde,
Tigre adoré, monstre aux airs indolents ;
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
Dans l’épaisseur de ta crinière lourde ;
Dans tes jupons remplis de ton parfum
Ensevelir ma tête endolorie,
Et respirer, comme une fleur flétrie,
Le doux relent de mon amour défunt. »
Gaya releva la tête de son livre de poésie et fixa un point, quelque part entre elle et le grand miroir au dessus de la cheminée.
« Mère, je ne vous sens pas vraiment attentive… » dit elle en penchant la tête avec des airs d’animal offensé.
« Mère est bien silencieuse, depuis quelques temps… On ne l’entend plus, elle ne nous écoute plus… N’ai-je pas raison, Mairéad ? »Sa jumelle releva les yeux de sa propre lecture ; ses boucles blondes tombaient gracieusement sur ses joues. Allongée à même le sol, elle tourna légèrement la tête pour regarder dans la même direction que sa sœur. Elle eut une légère moue :
« Elle n’a pourtant pas à se plaindre… Nous lui avons trouvé une place idéale pour qu’elle puisse nous surveiller et garder un œil sur son jardin qu’elle aime tant… »La blondinette eut un sourire en coin ; elle détourna alors les yeux de l’urne contenant les cendres fraîchement incinérées de leur défunte mère. Posée sur le manteau de la cheminée, elle semblait dominer la pièce. D’une couleur noire opaque, elle semblait absorber la lumière sans la laisser repartir. Gaya avait toujours l’air vexé, mais Mairéad l’encouragea à poursuivre sa lecture :
« Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre !
Dans un sommeil aussi doux que la mort,
J’étalerai mes baisers sans remords
Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers. »
Un silence de plomb s’était installé dans la chambre. Bien que la fenêtre soit ouverte, on n’entendait pas un seul bruit au dehors. Pas un chant d’oiseaux, pas un souffle de vent, pas même un rire ou les bribes d’une conversation. Même le soleil semblait hésiter à pénétrer à l’intérieur. La demeure de la famille Nerden était immense ; un castel dominait un parc percé d’un lac d’eau froide et sombre, des jardins avaient été aménagés tout autour pour la promenade. Et plus loin encore, une partie de forêt faisait également corps avec ce géant habitat. C’était ici que vivaient Gaya et Mairéad, cadettes âgées de 14 ans, avec leur frère, leurs deux sœurs et leur veuf de père qui n’était qu’une ombre en ses murs. Austère et peu loquace, les jumelles s’amusaient à dire qu’après son trépas, il deviendrait un véritable fantôme.
« A mon destin, désormais mon délice,
J’obéirai comme un prédestiné ;
Martyr docile, innocent condamné,
Dont la ferveur attise le supplice,
Je sucerai, pour noyer ma rancœur,
Le népenthès et la bonne ciguë
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë,
Qui n’a jamais emprisonné de cœur. »
La voix de Gaya s’appesantit encore quelques secondes dans l’air lorsqu’elle eut terminé sa lecture du « Léthé » de Baudelaire. Elle releva la tête en poussant un soupir :
« Mon cœur reste tout de même fidèle à sa « Charogne »… » dit elle en refermant le livre posé sur ses genoux.
Le silence reprit son droit dans la pièce, quelques secondes en tout cas. L’une perdue dans sa lecture, l’autre dans ses pensées, aucune ne fit un geste ou ne prononça un mot pour briser cette quiétude qui s’appesantissait à présent sur elle. L’urne, plus sombre que jamais, projetait une lueur glauque dans l’ensemble de ce tableau. Mais personne ne semblait choqué de voir une urne funéraire au beau milieu de la chambre de deux adolescentes. Et d’ailleurs, cela sembla plutôt exciter les envies de l’une d’elle.
« J’en ai marre, laissons la s’exprimer un peu… » fit Gaya en sautant au bas de son siège pour se diriger vers la cheminée.
« Tu sais que Père te l’a formellement interdit… » fit remarquer Mairéad d’un air laconique, levant à peine les yeux de son livre.
Mais Gaya avait déjà saisi l’urne et la posait au sol, devant elle. Elle s’agenouilla et l’ouvrit précautionneusement, comme pour ne pas gâcher la beauté de cet instant.
« Il n’en saura rien, elle est morte… » répondit elle seulement, d’une manière assez évasive.
Trempant allégrement ses doigts dans les cendres de sa mère, elle traça trois marques grises sur son front et ses joues. Puis elle leva les yeux et sa voix s’éleva avec douceur entre les quatre murs épais et austères.
« Né poussière, tu redeviendras poussière,
La Mort n’est pas la fin mais le commencement ;
Du sommeil de ton trépas, entends mes prières,
Franchis le voile qui te sépare du monde des vivants. »Il y eut comme un tourbillon de poussière autour d’elle, puis le corps pâle et fantomatique d’une femme apparue. Les cheveux clairs, comme ceux de Mairéad, les yeux vert d’eau, elle était belle, mais une beauté abîmée par le chagrin. Ses traits semblaient creusés par l’inquiétude ou la tristesse. Mais de là où elle venait, plus rien de tout ça ne pouvait l’atteindre.
« Gaya, tu sais que j’étais formellement opposée à ce genre d’utilisation de ta magie… » dit elle d’une voix brisée.
« Vous ne voulez pas nous parler, Mère ? » répliqua Gaya, l’air renfrogné.
« Je pensais que cela vous ferait plaisir de revenir un peu parmi nous… »« Ce n’est pas le problème, tu le sais… »« C’est mon pouvoir, j’en use quand bon me semble » conclut la jeune fille d’un air déterminé et peu affable.
Le fantôme n’osa pas répliquer. La défunte se contenta d’observer sa fille d’un air vide. Mairéad avait alors refermé son livre et s’approchait d’elles.
« Cesse donc d’importuner notre Mère » dit elle doucement, comme si elle lui suggérait seulement d’aller faire un tour à vélo.
« Ce ne doit pas être facile d’être morte… »« Mais je ne suis pas le cheval qui l’a jetée à terre non plus, je n’ai pas à porter un fardeau qui ne me revient pas… » répliqua Gaya, sans plus se soucier de la présence de leur mère.
« A ce propos Mère, comment est-ce de mourir ? »« Gaya, le fait que je sois morte de te donne pas le droit de te montrer insolente ! » répliqua le fantôme l’air fâché et contrarié d’être ainsi malmenée par sa propre fille.
« Y suis-je pour quelque chose pour que vous me rabrouiez ainsi ? » fut la réponse de la jeune fille.
Un silence s’ensuivit. L’apparition croisa les bras en toisant les deux fillettes, comme si elle cherchait à exercer son autorité parentale au-delà de la mort.
« Trêve de blabla… Je désirais discuter avec vous… Vous recélez une rancœur qui m’est presque palpable, vous savez ? Je l’ai senti dès l’instant où cette urne a été posée dans notre chambre… J’avais l’impression que vous mourriez d’envie de parler… »« Où veux-tu en venir, Gaya ? Ne m’oblige pas à raconter des choses qui ne devraient jamais être prononcées à voix haute… »« Vous devez répondre à mes questions, je vous ai invoquée ! Vous ne pouvez pas y échapper… »Le fantôme eut l’air désemparé pendant un instant. Et résigné à la fois.
« Alors Mère, est-il vrai qu’Airtair est le fils d’un de vos amants ? Et que c’est en le découvrant il y a quelques jours que Père a provoqué votre… « accident » ? » « Votre Père a toujours considéré votre frère comme son fils ; il en est le digne successeur, il n’y a qu’à voir la lueur féroce dans son regard et la fougue sur son visage… Votre Père est très fier de lui… »« Vous ne répondez pas à la question, Mère… » répliqua Gaya en plissant les yeux d’un air mauvais.
Mairéad suivait la scène en silence, ne montrant ni intérêt ni indifférence à la scène qui se déroulait entre sa défunte mère et sa sœur bien vivante. Le fantôme soupira. Un voile d’affliction se déposa sur son visage et elle baissa les yeux pour les perdre dans le vague.
« C’est vrai, oui, Airtair n’est que votre demi-frère… Mais ce n’est pas votre Père qui a provoqué cette chute de cheval… »Gaya tendit le cou vers elle, curieuse. Elle buvait ses paroles.
« Qui donc alors ? »« C’est Mhòrag… Elle aime tellement Airtair. Plus qu’il ne l’est permis pour une sœur envers son frère. Elle m’a dit qu’elle voulait laver la souillure que je lui avais faîte en éliminant la tâche à la racine même du problème… Elle a profité que je me promène seule à cheval pour le faire… »« Comment ? »Nouveau soupir. Evoquer ces souvenirs semblait coûter à l’apparition de la mère des jumelles. Mais elle était forcée de répondre. Gaya l’avait invoquée, elle avait en sa possession une partie de ses restes, et par conséquent, exerçait un ascendant sur elle.
« Elle a revêtu une peau de loup et m’a attendue au coin d’un bosquet. Puis elle est sortie précipitamment de derrière un arbre et a effrayé mon cheval pour qu’il se cabre et me jette à bas… Ma seule chance a été de mourir sur le coup… »Le fantôme leva les yeux vers sa fille. Les traces de cendres sur ses joues lui donnaient l’air d’une furie sortie tout droit d’un conte pour enfants, d’une légende peuplée de banshees et de lutins facétieux. Gaya avait déjà tout de ces êtres dont seuls les plus naïfs ignoraient l’existence. La jeune fille aurait pu être de ce folklore. Elle en avait le cœur de pierre et le regard de braise. Ses yeux, comme deux flammes verdoyantes, la fixaient d’un air indéchiffrable. Personne ne parla pendant un moment. Puis Gaya reprit :
« Et bien ? Ne vous sentez-vous pas mieux, Mère ? Votre âme n’est-elle pas plus légère d’avoir parlé et dit la vérité ? »« Pas vraiment non… » répondit elle d’un air dépité.
« Bien, dans ce cas… je vous libère de vos obligations envers moi… » termina la jeune fille en prenant le couvercle de l’urne pour le reposer au dessus. Puis elle récita :
« Né poussière, tu es redevenu poussière.
A travers le temps et l’espace, tu as fait ce voyage,
A présent de tous nos liens je te libère,
Pour que tu retournes à ton royaume sans âge. »La femme ferma les yeux et peu à peu, son corps disparut dans le flou. Gaya essuya la cendre de ses joues, la rendant encore plus pâle et inquiétante. Mairéad se tourna alors vers elle :
« Qu’est-ce que tu comptes faire ? » demanda t elle.
Gaya prit le temps d’un long silence avant de répondre. Les yeux perdus dans le vague, là où l’esprit de sa mère s’était tenue quelques secondes auparavant, elle réfléchissait. Du moins, c’est l’impression que ce long silence donnait. Elle cligna des yeux, signe qu’elle revenait à la réalité. Et d’une voix blanche, elle déclara :
« Rien… »Scolarité : Jusque là, elles ont suivi les cours d’un précepteur qui s’est occupé de leur enseigner les bases de la magie, ainsi que les lettres, l’histoire et les sciences.
Ambition : Aucune en particulier ; aussi bien l’une que l’autre, elles n’ont aucun projet, arguant qu’elles seraient déçues si elles ne parvenaient pas à les accomplir avant de mourir. Elles citent bien volontiers cette phrase de Milan Kundera : « Celui qui ne se soucie pas du but, ne demande pas où il va ! ».